Vous avez surement déjà côtoyé une personne bègue au cours de votre vie puisque l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec dénombrait environ 55 000 enfants et 45 000 adultes en 2010, ce qui équivaut à approximativement 1 % des adultes et 4 % des enfants.

Pour faire le point sur ce déficit de la parole, j’ai pensé interviewer la présidente et la rédactrice en chef de La Boite à Paroles, Stéphany Laflèche.

Je vous présente l’intégralité de notre rencontre :

[ Fleur bleue ] Bonjour Stéphany, je te remercie d’avoir accepté ma proposition pour éclaircir les lecteurs sur le bégaiement. J’espère que tu seras en mesure de nous faire bénéficier de ton vécu et de ton expertise en ce qui a trait aux troubles de la communication.

Bon nombre d’enfants bégaienten bas âge, mais 75% d’entre euxcessent de bégayer avant leur entrée à l’école (source : Naitre et Grandir). Comme parents, comment fait-on pour reconnaître s’il s’agit de bégaiements, d’hésitations ou d’un débit trop rapide lorsque notre enfant s’exprime ?

[ Stéphany ] C’est bien de faire la différence. On observe parfois des hésitations à prononcer certains mots chez les enfants entre 3 et 5 ans, mais la plupart du temps, la fatigue, l’anxiété ou le niveau de difficulté des mots sont en cause. Lorsque les enfants hésitent à prononcer un mot, on s’aperçoit habituellement qu’ils se corrigent eux-mêmes après s’être rendu compte de leur erreur.

Contrairement aux hésitations,les bégaiements mettent l’accent sur une syllabe ou un phonème bien précis. Je n’aime pas l’image, mais elle est claire et efficace : on peut avoir l’impression d’entendre un disque rayé. Les parents peuvent également observer des tics moteurs chez les enfants qui bégaient (très souvent au niveau des yeux et de la bouche), ou encore des signes d’anxiété et de frustration due à la difficulté de communiquer.

[ Fleur bleue ] Ayant toi-même un déficit de la parole, comment vivais-tu les bégaiements au quotidien lorsque tu étais enfant ?

[ Stéphany ] Assez bien. Je n’ai pas souvenir d’avoir vécu des difficultés sociales et scolaires ou d’avoir été victime de moqueries. Je me souviens qu’on m’ait déjà dit : « Awaye dis-le. » parce que je tardais à dire un mot, mais ça ne m’a pas vraiment affecté.

Mon malaise était plutôt provoqué quand je devais maintenir une conversation au téléphone ou lorsque je devais commander au restaurant. C’est encore le cas par moments (rires) !

[ Fleur bleue ] Avais-tu tendance à camoufler tes bégaiements ? Si oui, par quels moyens ?

[ Stéphany ] J’essayais de structurer ma pensée avant de parler, un peu comme on le fait quand on essaye de parler une autre langue. Parfois je me donnais un défi : je comptais jusqu’à 3 et je devais dire le mot, prête, pas prête (rires) !

[ Fleur bleue ] À quel âge tes parents ont-ils consulté un spécialiste pour comprendre davantage tes bégaiements ?

[ Stéphany ] En 2e ou 3e année du primaire, je me souviens avoir rencontré une orthophoniste qui m’a fait faire plusieurs exercices dynamiques et ludiques. On a surtout travaillé à l’éveil du palais en positionnant ma langue différemment pour raffiner ma prononciation.

J’ai aussi porté un appareil dentaire un certain temps puisque mon palais était apparemment trop étroit.

[ Fleur bleue ] Quelles sont les causes et quels types d’exercices permettent de diminuer l’intensité des bégaiements ?

[ Stéphany ] Il faut savoir qu’il n’y a pas de causes précises aux bégaiements, mais certains facteurs (génétiques, environnementaux ou contextuels et neurologiques) nous permettent d’émettre des hypothèses crédibles. Les moyens les plus souvent utilisés sont en orthophonie, en neuro-feedback et en coaching articulaire. Mais attention, vérifiez bien la certification des professionnels avec qui vous travaillez.

Fait intéressant : Les bégaiements sont inexistants à tout coup lorsqu’une personne chante ou récite une prière et de la poésie.

[ Fleur bleue ] Aujourd’hui, tes bégaiements sont pratiquement inexistants, mais comment gères-tu la situation lorsque tu t’ « accroches » dans un mot ? Y’a-t-il des contextes auxquels tu es plus portée à bégayer ?

[ Stéphany ] Je bégaye encore occasionnellement. Peut-être dans 5% de mes discussions. C’est généralement lié à la vitesse à laquelle je parle ou à l’anxiété. Quand ça m’arrives de bégayer, j’ai tendance à utiliser l’humour en disant : « Il veut vraiment pas sortir ce mot là ! ». Habituellement, ça détend l’atmosphère !

[ Fleur bleue ] En quoi ce déficit impacte-t-il ta vie professionnelle et personnelle ?

[ Stéphany ] Je n’identifie pas d’impacts personnels, mais j’ai parfois l’impression que mon choix de carrière a été fait en fonction de l’aide que j’ai reçue ! J’ai aimé les interventions des spécialistes et j’ai voulu pratiquer mon métier en grande partie grâce à eux.

[ Fleur bleue ] Quelles interventions déconseilles-tu afin de permettre aux parents et à l’entourage de maintenir la confiance de l’enfant qui béguait ?

[ Stéphany ] Je crois qu’il faut éviter de brusquer la personne pour qu’elle dise le mot ou pire encore, finir la phrase à sa place. Avec les enfants, il vaut mieux parler lentement puisqu’ils ont tendance à reproduire les comportements des adultes. Un débit inutilement accéléré pourrait contribuer à augmenter les bégaiements. Ah ! Dernière chose, éviter de « pogner les nerfs » !

[ Fleur bleue ] Quels livres recommande-tu aux parents et aux professionnels pour bien comprendre le déficit de la parole ?

[ Stéphany ] Pour les parents : Parler un jeu à deux, Elaine Weitzman et Jan Pepper par contre, il n’est pas seulement axé sur le bégaiement, mais il propose différentes manières de travailler l’acquisition du langage.

Pour les professionnels : Tous les livres de la Collection CHU Ste-Justine proposent un contenu théorique intéressant, mais un peu « indigeste » comme lecture quotidienne.

Pour ceux qui sont intéressés, le film « Discours du roi » met en avant-plan un homme bègue.

Vous croyez que votre enfant est bègue ? N’hésitez pas à contacter le personnel de La Boite à Paroles pour qu’il vous accompagne dans vos démarches et permettre à votre enfant de s’épanouir sans gêne.

[ Fleur bleue ] Stéphany, je te laisse terminer l’entrevue à ta manière !

[ Stéphany ] Il ne faut pas voir le bégaiement comme un handicap ou un trouble, c’est un déficit !

Il n’y a pas de frein réel à être bègue, c’est plutôt nous qui se mettons des barrières et un stress immense vis-à-vis le regard des autres. Le plus gros jugement c’est celui qu’on porte sur soi-même.

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Entrevue réalisée dans le cadre du 3e magazine de La Boite à Paroles.