Dans le cadre de cette 7e édition du magazine de La Boite à Paroles, j’ai réalisé un entretien autour de la thématique de l’adaptation. Et qui de mieux pour en parler qu’un parent !

J’ai donc lancé l’invitation à Anik Bertrand, maman de deux enfants et professionnelle spécialisée en attachement (adoption et deuil périnatal).

[ Fleur bleue ] Bonjour Anik ! Merci d’accepter de me partager ton parcours afin de tracer plus clairement l’adaptation et la résilience dont tu as fais preuve dans les différents moments marquants de ta vie personnelle.

Comment décrirais-tu ton tempérament alors que tu étais encore une enfant ?

[ Anik ] J’étais plutôt timide et effacée, étant la dernière enfant d’une famille de cinq. J’ai passé beaucoup de temps à la maison auprès de ma mère puisqu’elle était gardienne. J’ai définitivement découvert une vocation à force de côtoyer des enfants. J’ai débuté moi-même à garder dès mes 11 ans en m’occupant de mes neveux et nièces.

[ Fleur bleue ] Vers quel âge te souviens-tu avoir été en mesure de faire preuve d’adaptation ?

[ Anik ] Ma mère est décédée d’un cancer soudain alors que j’avais seulement 14 ans, ça a été mon baptême ! J’ai vécu un gros deuil puisque tout s’est déroulé pendant les vacances de Noël. Au retour, mes amis de demandaient ce que j’avais fait pendant les fêtes, je n’ai pas été exemptée de l’école ni reçu de soutien. Je me souviens même que mon professeur de théâtre m’ait conseillé de penser à la mort de ma mère pour me mettre dans la peau de mon personnage plus facilement, à quelques jours seulement du moment où j’ai appris son décès.

[ Fleur bleue ] Comment as-tu vécu cette épreuve et comment t’y es-tu adaptée ?

[ Anik ] Bien que je n’aies jamais reçu de support de la part de mon école, à la maison, on a toujours pu en parler ouvertement. La mort n’a jamais été un tabou mais plutôt une étape normale de la vie que l’on abordait avec beaucoup d’humour. J’avais fréquemment une amie à la maison avec moi pour avoir une présence à mes côtés et mon père ne s’y ai jamais opposé. J’ai donc appris à faire la cuisine avec elle en préparant les soupers. Mon père a toujours mangé nos repas, même si certaines recettes étaient plus expérimentales, il ne s’est jamais plaint (rires).

[ Fleur bleue ] Est-ce que tu crois aujourd’hui que ce drame familial a eu une répercussion sur ton choix de carrière, autant que sur tes aptitudes à t’adapter ?

[ Anik ] Surement, oui, mais ça n’a pas été à ce moment que le déclic s’est fait pour moi.

À mes 18 ans, j’ai quitté 4 mois en France, puis après en Suisse pour être fille au pair. Par la suite, j’ai débuté des études en documentation, en suivant les judicieux conseils de ma soeur (rires). Ça ne me ressemblait pas dutout. J’ai donc abandonné ce cours et je me suis réinscrite à l’école, cette fois-ci en éducation en petite enfance. Mon diplôme m’a donc permis de travailler en dépistage et de stimulation précoce dans un CPE et en garderie privée dans un milieu multi-ethnique et plutôt défavorisé. C’est vraiment à ce moment que j’ai décidé de poursuivre mes études en éducation spécialisée et par la suite en travail social.

[ Fleur bleue ] Quand as-tu développé un intérêt plus marqué pour les enfants qui ont un trouble de l’attachement, en vue de développer une entreprise spécialisée auprès d’eux et de leurs parents ?

[ Anik ] Il y a 16 ans, j’ai fait une demande d’adoption. Par choix, pas parce que je ne pouvais pas en concevoir. On m’a présenté un enfant d’une banque mixte  et au bout de quelques jours seulement, je devenais la « maman » d’une petit garçon de 18 mois dénommé Alexandre. 

Comme presque tous les enfants adoptés, Alexandre avait plusieurs signes qui m’indiquait qu’il avait possiblement un trouble de l’attachement et potentiellement d’autres diagnostics. Sans l’aide des institutions, je me suis fié à mon expérience d’éducatrice pour cibler ses retards de développement en attendant l’autorisation des tribunaux pour procéder à une évaluation. En sont ressortis divers diagnostics dû à sa vie avant l’adoption. Vers 3 ans, j’ai été en mesure de recevoir beaucoup d’informations de l’organisme PETALES Québec et d’intervenir en cohérence avec les diagnostics reçus.

Ayant vécu le manque d’aide offert aux familles adoptives d’enfants ayant un trouble d’attachement et après avoir suivi une formation donnée par Johanne Lemieux , j’ai voulu offrir mon aide en démarrant un blogue qui est éventuellement devenue une entreprise.

[ Fleur bleue ] Quels étaient les adaptations majeures à faire à la suite de ses multiples diagnostics ?

[ Anik ] Pour mon conjoint et moi, ça a nécessité une adaptation entourant tout ce qui était reliée à la sécurité de notre garçon. On a du assurer sa protection en installant des loquets à certains endroits dans la maison, on a mis en place un horaire assez rigide afin que tout soit prévisible en tout temps, on a aussi demandé l’aide d’un répit pour être en mesure d’accomplir les tâches de la vie quotidienne pendant que quelqu’un s’occupait d’Alexandre. Les nombreux rendez-vous avec les professionnels et les appels de l’école concernant les comportements de mon garçon en classe ont aussi fait partie des adaptations auxquelles on a du faire face.

Comme couple, on a aussi choisi de se réserver un soir par semaine pour s’offrir un souper à l’extérieur de la maison.

Avec la famille élargie, Alexandre s’est toujours bien conduit et les jugements se sont souvent tournés contre moi.

Maintenant, Alexandre n’habite plus dans le milieu familial dans le cadre d’un placement thérapeutique afin de préserver les liens. C’est une autre adaptation !

[ Fleur bleue ] Je crois qu’il est important de souligner que le petit Justin  est arrivé dans votre famille alors qu’il était seulement âgé de deux semaines, pendant cette période d’adaptation avec Alexandre. Comment s’est déroulé leur adaptation, l’un vis-à-vis l’autre ?

[ Anik ] Alexandre a été tout de suite très protecteur de son petit frère, quoiqu’ils étaient des enfants aux tempéraments très différents. Entre temps, je me suis aussi séparée de mon conjoint et j’ai rencontré mon partenaire actuel peu de temps après l’arrivée de Justin. Nous vivons maintenant un fin de semaine sur deux avec la fille de mon copain, avec mon fils Alexandre à tous les week-ends et à temps plein avec Justin. Nous formons maintenant une famille avec trois enfants qui s’entendent bien à chaque fois qu’ils se voient.

[ Fleur bleue ] Anik, selon la maman et la professionnelle que tu es, quels sont les défis auxquels tes fils devront s’adapter en vieillissant ?

[ Anik ] Je crois qu’ils devront faire face à des défis liés chacun à leur santé mentale pour apprivoiser leur impulsivité et leur anxiété. Toutefois, je me croise les doigts pour que la maturité aplanissent le plus possible leurs difficultés.

[ Fleur bleue ] Anik, merci sincèrement du temps que tu m’as accordé, de ta générosité et de ton ouverture ! À chacune de mes entrevues, je laisse le dernier mot à la personne invitée. De quoi souhaites-tu que les lecteurs se souviennent ?

[ Anik ] L’adoption est un projet de vie, pas simplement une parentalité. Il faut mieux outiller les parents adoptifs à cette réalité.

Pour les personne intéressées, vous pouvez suivre Anik sur sa page professionnelle Facebook Anik Bertrand – Adoption et attachement et vous informer au sujet de sa prochaine conférence S’adapter pour s’adopter, visitez son site web au www.anikbertrand.com

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Entrevue réalisée dans le cadre du 4e magazine de La Boite à Paroles.

Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des enfants, encore mineurs au moment de l’entrevue.